Fin fond de la Belgique profonde. Un patelin du bout de la route. Bled-sur-Rien ou Growez, quelque chose dans le genre. Le voile couleur grisaille d'un jeudi soir venteux qui recouvre tout insidieusement. Un temps qui ne fait ni chaud ni froid. Comme une absence de temps. Un temps belge avec moins que personne dans l'enchevêtrement de ses petites rues provinciales. Un bistrot qui se la joue foyer culturel avec de jolis sièges rouges en velours dans l'arrière-salle. Carrément pompeux, même pas pompier.
Derrière le bar, un phoque. Un type qui se déplace comme un phoque. Tortillements. Qui parle comme un phoque. Couinements. Qui regarde comme un phoque. Guindé comme un phoque. Moustachu comme un phoque. Un phoque de cirque. Un phoque savant. L'animateur du foyer culturel.
Ce soir, il y a eu spectacle. Un jeune gars du coin qui se lance et se voit déjà en haut de l'affiche, chabadabada... Les growésiens et les growésiennes n'ont pas jugé utile de se déplacer, ils avaient rendez-vous avec Navarro. Dès lors, le public fut essentiellement constitué de ses condisciples, issus de la même école à chabadabader. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont les acteurs, ils sont le Théâtre. Celui qui va se faire demain avec eux, par eux, entre eux. Tous terriblement conscients de l'importance de leur trajectoire personnelle dans le firmament artistique.
Le metteur en scène s'appelle Jean-Jacques Je, dit J-J Je. Et Je se demande ce qu'il fait là à cet endroit-là à ce moment-là. Pour lui, le théâtre n'est qu'un moyen d'action sur le réel. Parmi d'autres. Et là, Jean-Jacques n'arrive pas à se défaire de la sensation qu'il est entouré de branleurs. Un drôle de type ce Je. Paradoxal.
A cette heure-ci, les fenêtres du troquet culturel donnent dans le monochrome. Noir c'est noir. Noire comme la nuit dans le cul de Growez. J-J Je déambule de table en table, faisant semblant de les écouter pour mieux les regarder, les dévisager, les visionner, les stocker dans sa réserve de vies humaines effleurées. Je éprouve concrêtement la substance des infinies variations sur le thème du comédien inspiré. Cette exentricité recherchée. Cette originalité si commune. Et tous légèrement déjantés bien sûr, mais déjantés "culturellement". Avec convenance, comme convenu. Je se rend compte qu'il s'emmerde franchement.
Île est nerveuse. Pas parce que cet abruti de conducteur lorgne sur ses jambes. Ca, elle s'en fout. Qu'il essaye pour voir ! Mais Île est partie trop tard. Comme d'habitude. Comme toujours... Sera-t-il encore là ? Île le veut et se sent prête à l'arracher à n'importe quelle rivale. Une force inconnue surgie en elle.
-On arrive à Growez, mademoiselle, où est-ce que je vous dépose ?
-Au foyer culturel.
-Je peux vous offrir un verre ?
-Non, on m'attend, merci.
-...
-
Île fait du stop en robe moulante et en escarpins et elle va plus vite que le train. Ses mollets délicieusement galbés trottinent dans la tête du chauffeur, Gilbert Carpont, 43 ans, fonctionnaire, ascenseur de droite, onzième étage, le bureau à côté de la machine à café (une chance) mariè à Gilberte Carpand, 3 enfants, une maison payable en 25 ans (reste 17), un abonnement au cable, une caravane en Espagne. Gilbert Carpont qui regrette d'être un honnête homme, qui regrette de ne pas paraître 15 ans plus jeune, qui regrette de ne pas avoir une plus belle gueule, moins de ventre, plus de pognon...enfin n'importe quoi qui donnerait envie à cette petite salope de lui sucer la bite, merde ça le changerait de mèmère qui lui presse le chicon comme elle s'occupe des couches-culottes. Honnête mais salace dans sa tête le Gilbert !
La portière de la voiture claque. Les honnêtes regrets s'éloignent. Île tire sur sa robe, passe la main dans ses cheveux noirs, frissonne des épaules pour se donner du courage et se décide à pénétrer dans l'établissement.
Au cinéma, un éclair se serait dessiné dans l'encadrement de la porte pour la nimber d'une aura électrique. Mais c'est encore mieux que cela. Île n'a pas besoin d'effets spéciaux pour électriser l'atmosphère. D'ailleurs, tous tournent la tête vers elle à son entrée mais elle ne voit que Je qui sent ses jambes flageoler au moment où leurs regards se croisent. Île a un sourire qui la transforme en soleil.
La vie de J-J Je se met à tanguer. Il avait le nez dans le corsage d'une pulpeuse jeune "artiste de la famille" qu'il s'apprétait à séduire avant la fin de la nuit. Avec plaisir mais sans amour. L'excitation sans l'émotion. L'arrivée d'Île le bouleverse. Elle s'approche de Je sans faire attention à ceux qui les entourent. Elle a des manières brusques, le geste en saccade, ta, tac, tac, comme un chat sauvage, une façon d'être là, présente, de regarder à l'essentiel de vous. La silhouette élançée d'Île. La bouche sensuelle d'Île. Et puis l'odeur d'Île, mélange de forêt d'Ardenne et de désert de Kabylie, d'écorce rugueuse et de sable fluide, touffue et chaude, suave, prégnante, unique. Un parfum inoubliable. Île est de ces filles, rares, qui sont belles sans avoir forcément voulu l'être, qui sont belles d'instinct.
-J'avais peur d'être en retard.
-Tu arrives juste à temps.
-...
-Tu prends un verre avec moi ?
-Une téquila...enfin au moins une...
J-J Je entraine la jeune femme vers le bar, à l'écart. Il la veut pour lui tout seul. Vaincu d'avance, le corsage, il y a peu convoité se penche vers un décolleté situé à sa droite pour lui lancer une phrase assassine concernant la nouvelle arrivante.
Sur de hauts tabourets,inclinés l'un vers l'autre, leurs genoux se frolant. Le phoque entre en scène. Tortillements. Couinements. Deux téquilas. Couinements. Tortillements. Cul sec. Deux autres s'il vous plait. Tortillements. Couinements. Merci. Tortillements. Enfin seuls ! Je n'a pas encore apprivoisé le silence, il se croit obligé d'y accrocher des mots. Alors, il se lance dans une longue explication sur la représentation qui vient d'avoir lieu. Je a le verbe facile, le sens de la formule. Île se laisse bercer par le son de sa voix, regardant ses lèvres qui papillonnent (quand va-t-il m'embrasser?). Même J-J Je, le metteur en scène plein de promesse n'écoute plus ce qu'il dit, il a branché la parole automatique. Des phrases toutes faites qui sortent toutes seules. Un fond sonore rassurant.
Je se souvient. Il l'a croisée, il y a deux jours, sur la place de la ville où ils habitent, lui a transmis l'info pour la soirée en pensant : "Elle ne viendra jamais. Pourquoi viendrait-elle? Je n'est même pas certain qu'Île s'intéresse au théâtre. Je n'est même pas certain que le théâtre soit intéressant.
Et voilà, elle est venue. En stop i Et le spectacle est terminé depuis plus d'une demi-heure. Les intentions d'Île sont claires. Cette fille n'a pas de temps à perdre à se protéger avec une stratégie de séduction tarabiscotée. Elle s'offre tout simplement, au vu et au su de tous, au risque du refus.
Soit Île a du cran, soit elle est inconsciente ; probablement un peu des deux. Jean-Jacques trouve son attitude magnifique. Cela fait quelques mois qu'elle traverse ses pensées sans qu'il ne sache trop pourquoi. Mais ce soir, Île se découpe comme une évidence dans l'existence de Je qui lui prend les deux mains, les presse dans les siennes. La jeune femme est contente, elle rayonne de plus en plus. Île possède sa propre pureté qui semble inaltérable et est la seule personne concrête et réelle que Je aie rencontré depuis longtemps. Je va avoir 30 ans. A cet instant précis, il sait qu'il vient de rencontrer la femme qui lui donnera envie d'avoir des enfants.
Île a l'impression d'avoir voulu Je depuis au moins toujours, depuis la première fois qu'elle l'a vu, il y a longtemps en tout cas. Elle est venue retrouver l'homme de sa vie et jamais elle n'a imaginé que Je ne puisse pas l'aimer.
Ils sont pressés maintenant. Je va chercher sa veste, serre la nageoire glissante du phoque, salue rapidement l'assemblée. Île l'attend dehors.
Ils s'embrassent sur le parking du foyer culturel. Un chapître important qui démarre sans prévenir. Ils sont heureux, sereins, prêts à tout.
Il s'est passé quelque chose à Growez !
Comme quoi...